Accueil du site> Philosophie> Les notions > Le désir
L’origine de cela, c’est notre conscience, cette faculté humaine prodigieuse qui est aussi un très lourd fardeau. Elle nous oblige à nous souvenir en permanence du fait qu’un jour nous allons mourir et que nous sommes pressés. Nous passons notre temps à nous inventer des désirs et à agir frénétiquement pour tenter de les satisfaire. Folie ? Sans doute, mais c’est de cette folie que surgissent toutes les inventions humaines. Si nous nous contentions de remplir nos estomacs, de nous chauffer et d’échapper à nos prédateurs, la trace que nous laisserions et nos existences seraient nettement moins excitantes. C’est aussi la source de tous les déséquilibres et de bien des souffrances. Pour mieux comprendre le phénomène, il faut remonter à ses origines biologiques. La sélection naturelle nous a légués deux outils pour nous aider à survivre et à nous reproduire. Quand nous avons besoin de quelque chose, une sensation interne nous l’indique ; si nous ne sentions pas la soif, ce serait très dangereux. D’ailleurs, c’est ce qui arrive parfois aux personnes âgées qui se déshydratent sans s’en rendre compte. Cette sensation, assimilable à une souffrance (plus ou moins grande), c’est le désir. Et quand nous satisfaisons ce désir, quand nous buvons, la sélection a prévu que cela entraîne une satisfaction : le plaisir. Cette mécanique-là, nous la partageons avec beaucoup d’autres espèces.
La différence, c’est que nous sommes sans doute les seuls à en être pleinement conscients. Les seuls à être capable d’analyser ce même mécanisme. Je ne parle pas d’une analyse scientifique, mais des observations que tout individu accomplit très tôt. En particulier trois caractéristiques très précieuses et liées entre elles. Tout d’abord, l’existence d’une corrélation quantitative entre le désir et le plaisir. Plus j’ai désiré, plus la satisfaction est grande. Quand on a marché en montagne pendant des heures, le même sandwich qui n’aurait eu aucun attrait dans la vallée devient délicieux. Ce phénomène est à l’origine d’une très grande partie de nos pratiques sociales. À commencer par le repas ; l’une des premières choses qu’on apprend à un enfant, c’est à ne pas manger dès qu’il a faim et d’attendre les heures où l’on se rassemblera autour de la table. Cette violation des impératifs naturels nous permet à la fois de faire de l’alimentation un rituel qui soude la communauté et de raffiner le plaisir gustatif. Tout le monde sait que, le 24 décembre, il vaut mieux ne quasiment rien manger pendant la journée. Si on se gave de pain beurré à 18h, le foie gras du soir sera moins intéressant. Et nous en faisons de même dans tous les espaces de plaisir. Nous organisons l’attente et la frustration pour découvrir des satisfactions plus intenses. C’est vrai dans la sexualité ou dans le récit (la notion de suspense décrit exactement cela). Du coup, surgit la seconde caractéristique, liée à la conscience que nous avons de la première. L’attente de la satisfaction, la montée du désir, ne devrait être que douloureuse. Mais comme nous savons qu’elle présage un plaisir plus fort et comme nous avons les facultés qui nous permettent de nous représenter mentalement ce plaisir, nous tirons de l’attente elle-même une nouvelle forme de jouissance. Le désir n’est plus que de la douleur, il est aussi un plaisir. C’est pourquoi les décorations de noël sont accrochées dès le début du mois de décembre. Les enfants jouissent au moins autant de l’attente du cadeau que de ce cadeau lui-même. Comme le désir devient un plaisir en lui-même, il devient désirable. Nous désirons des objets précis, mais nous désirons aussi désirer. Dans les périodes où nous ne désirons rien la vie est plus morne. Nous avons envie de trouver des objets de désir. Parce que tourner comme un lion en cage en attendant que l’être désiré appelle, c’est certes douloureux, on a parfois envie de fracasser le téléphone qui reste muet, mais c’est aussi plus jouissif que de s’ennuyer en se sentant vide.
Le problème, c’est que ces deux désirs, le désir de l’objet et le désir de désir sont contradictoires. Lorsque l’objet est consommé, le désir de l’objet s’éteint. Quand je viens de manger, je n’ai plus faim. Si ce qui me plaît vraiment, c’est avoir faim, il vaut mieux que je ne mange pas. Pour résumer : si le désir de désir est le plus fort, il nous commande de ne pas consommer l’objet. Il y a pour cela, plusieurs stratégies, en général inconscientes. On peut choisir un objet inaccessible. Certaines personnes passent leur existence entière à la poursuite de chimères. Elles croient sincèrement à leur désir, mais ce qui les motive de manière souterraine, c’est la poursuite elle-même. On peut aussi changer d’objet à l’instant où on risquerait de le consommer. C’est le syndrome de Don Juan et des collectionneurs en général. Don Juan est toujours dans une quête fiévreuse, car, à l’instant même où une femme se donne à lui, elle cesse de l’intéresser et une autre occupe immédiatement tout son esprit. Le philatéliste fou croit toujours que le timbre qui lui manque lui apportera enfin la jouissance.