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Etat et société... quelques pistes de réflexion et bibliographie conseillée
Dans tous ces discours, on oppose à l’Etat, la mobilité, la fluidité, la transparence qui seraient les attributs de la société : société civile à l’échelle d’un pays, ou société du genre humain, à l’échelle de la planète. Cette opposition peut même prendre une forme spatiale : on aurait d’un côté l’Etat avec son organisation verticale, hiérarchique ; et de l’autre la société, organisée horizontalement, sur le mode du réseau. Quand on déplore la coupure entre l’Etat et les citoyens, ou quand on vante au contraire la vitalité de la société civile, des associations, des initiatives citoyennes, c’est une telle opposition qu’il y a à l’arrière plan. Et bien sûr cette opposition n’est pas neutre : la société est valorisée et l’Etat stigmatisé.
Mais de quoi parle-t-on au juste, au travers de ces images ? Pourquoi l’Etat fait-il l’objet de critiques récurrentes ? Cela signifie-t-il qu’une société sans Etat serait possible, et même souhaitable ? Ou l’Etat est-il nécessaire au fonctionnement de la société ? Mais alors, comment concevoir son pouvoir, comment éventuellement le limiter, et au nom de quoi ?
La question des rapports de la société et de l’Etat peut ainsi s’entendre en deux sens : on peut se demander si l’Etat est nécessaire ou non à la société ; mais on peut également s’interroger sur les raisons et la façon de limiter le pouvoir de l’Etat à l’égard de la société.
Que serait une société sans Etat ? Une société capable de s’autogérer toute seule, où les rapports entre les individus, délivrés de tout pouvoir, seraient plus libres et harmonieux ? Ou une société sans règles et chaotique, où régnerait l’inégalité entre les hommes ? En fait, rien ne peut nous le dire vraiment, car pour nous, une société sans Etat relève d’abord de l’imaginaire, de l’utopie. Il y a certes des sociétés dans laquelle le pouvoir prend une forme toute différente de celle de l’Etat moderne, mais on ne connaît pas de société dans laquelle n’existe aucun pouvoir politique, aucune organisation qui ne soit publique, connue de tous ses membres. A quoi servent alors le pouvoir et l’Etat ?
Si on suppose que les hommes tendent naturellement à s’associer comme le pensait Aristote, si on considère que les hommes ne peuvent se réaliser pleinement qu’au sein d’une communauté où ils échangent et partagent, alors l’Etat peut faire figure d’instrument au service du Bien de la communauté. Il serait le prolongement de la société, l’incarnation et l’outil d’un projet commun.
Cela dit, quand on regarde le la façon dont les hommes se comportent, l’hypothèse de la sociabilité naturelle est moins glorieuse. Certes les hommes ont tendance à s’associer, mais la société est loin d’être d’emblée harmonieuse. Le rapport des hommes entre eux relève plutôt de « l’insociable sociabilité » dont parle Kant : je t’aime / je te hais. Les hommes sont autant en désaccord, en concurrence, en conflit, qu’ils sont portés à l’amitié et à la solidarité. On désire la même chose que son voisin, on cherche à se faire valoir auprès des autres, mais on s’en méfie aussi, car on ne sait jamais etc. Et pourtant, on vit dans des sociétés dites « civilisées », où la violence, bien que présente, a objectivement beaucoup diminuée. Certains hommes politiques entretiennent même le fantasme d’une tolérance zéro capable de l’éradiquer totalement... Quoiqu’il en soit, si la violence demeure malgré l’Etat de droit, l’existence de la loi et la présence de personnes chargées de la faire respecter, on peut imaginer que sans tout cet attirail, les hommes auraient du mal à vivre ensemble…
Si on sort de l’utopie, et qu’on revient à la triste réalité humaine la société sans Etat aurait donc toutes les chances de ressembler à un vaste bordel, sinon à une jungle. C’est un peu la conclusion à laquelle arrive Hobbes quand il fait l’hypothèse d’un Etat de nature, et qu’il décrit cet état comme celui de la « guerre de tous contre tous ». Si aucune institution, aucune loi, aucun pouvoir politique n’existait, on ne pourrait se défendre contre rien : les plus forts imposeraient leur pseudo loi, jusqu’à ce qu’ils trouvent plus fort qu’eux comme le remarque Rousseau. Tout serait permis, mais rien ne durerait, on ne serait sûr de rien, ni de posséder ce que l’on possède, ni de continuer à vivre bien longtemps…alors la liberté, n’en parlons pas.
Au vu de la réalité humaine, la fin de l’Etat prend donc des airs de fin de la société…A moins d’être particulièrement confiant dans la capacité des hommes à vivre ensemble en paix, on voit mal comment on pourrait se passer d’un pouvoir politique. L’anarchisme, c’est bien pour les anges… mais pour nous c’est un peu moins sûr.